8.5/10Calder : Les années Parisiennes, 1926-1933 - Centre Pompidou

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 11/07/2009
Notre verdict : 8.5/10 - Libre et en équilibre (Ecrivez votre critique)

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Exposition accessible et ludique de par son sujet, étoffée sans être indigeste, cette rétrospective de la période parisienne de Calder se termine donc sur une réelle envie d'en découvrir davantage.

Alexander Calder (1896-1976), sculpteur américain révolutionnaire gravé dans la stèle du XXème siècle, est surtout le précurseur de nombreuses performances, d'objets de design, de créations actuelles en volume, figuratives comme abstraites. On retrouve son empreinte dans les questionnements des artistes les plus contemporains, dans leur appréhension du mouvement, de l'espace et de l'équilibre. Mais on décèle aussi son héritage, inconsciemment comme consciemment, chez les plus talentueux fabricants de marionnettes, dans les ingénieux mécanismes de mobiles modernes, dans l'ombre des plus fascinants théâtres d'objets, inspiration des petits comme des plus grands. Calder est indéniablement le créateur d'un art qui relie sans honte et avec humilité le populaire et le plus conceptuel.

Le cirque de Calder (1926-1931)
Le cirque de Calder (1926-1931)
Du 18 mars au 20 juillet, le centre Georges Pompidou a choisi de retracer une période foisonnante de sa vie, son séjour prolongé à Paris entre 1926 et 1933, marqué notamment par son travail minutieux et passionné sur une de ses pièces les plus illustres, Le cirque.  Précédée de son diplôme d'ingénieur en mécanique, cette période l'est aussi de nombreuses recherches sur l'anatomie des animaux au Zoo de New York, sur l'étude de leurs gestes et déplacements, qui inspireront les mécanismes moteurs des animaux de l'arène, mais aussi une série de jouets animés. Après Le Cirque, Calder multiplie les sculptures en fil de fer, modelant des corps d'animaux, d'hommes et des visages très expressifs, qui le poussent à représenter l'essence même de la silhouette. La dernière partie de l'exposition relate sa rencontre avec l'artiste Mondrian qui le mène à développer davantage son travail sur le mouvement dans l'espace, avec la construction des premiers et mémorables mobiles (qui restent aujourd'hui étrangement familiers à notre environnement décoratif actuel). La rétrospective embraye et se clôture ainsi sur son orientation vers l'abstraction et sur les premiers questionnements qui accompagnent ses sculptures très inventives.

Dans la galerie du Musée, partie inférieure et plus succincte du périple, est d'abord présenté un ensemble de jouets mobiles, créés par Calder en 1927 simultanément aux premiers éléments du Cirque, et qui sont déjà le témoin de l'esprit ludique du sculpteur. Ils annoncent également sa démarche expérimentale autour du mouvement, qui sera la ligne directrice de tout son travail futur. Mais surtout, ils sont l'expression de l'ingéniosité créative avec laquelle il « bricolera » les petits figurines de son Cirque : il fait appel à divers matériaux de récupération comme le bois et le fil de fer et recourt à ses connaissances d'ingénieur pour dompter les lois de l'équilibre. On réalise alors combien l'artiste est accessible à un panel très étendu de générations et de types de public. Là où la plupart des acteurs de l'Art Moderne ou Contemporain, auxquels le centre Pompidou se consacre essentiellement, fait uniquement le bonheur d'une catégorie de visiteurs plutôt cultivés voire spécialistes, le travail de Calder semble intrinsèquement s'adresser à tous. L'imaginaire des enfants est chatouillé par la fantaisie astucieuse de ses premiers jouets et bien évidemment par leur enjeu ludique, tandis que la simplicité et le côté « bon marché » des constructions fascinent les adultes peu habitués à envisager le recyclage de manière si créative. Cette première partie présente également des croquis d'animaux issus du carnet qu'il tenait à New York, Animal Sketching, qui a inspiré la conception des premières petites sculptures que sont les jouets, ainsi que les premières recherches autour du mouvement comme manifestation de vie. Dans cette optique, deux films mettent en scène ces joujoux en action, soulignant l'importance du mécanisme moteur dans la démarche de l'artiste.

Goldfish bowl (1929)
Goldfish bowl (1929)
Dans la galerie 2 et dans l'espace supérieur, les très belles photographies de Brassaï et de Kertész donnent une vision mystérieuse et poétique de Calder en action (tantôt son visage concentré sur les mécanismes complexes, tantôt un magnifique plan d'ensemble sur son Cirque en chantier), et surtout introduisant à l'oeuvre majeure de cette période parisienne : l'imposant Cirque en lui-même. C'est alors une immersion pour le spectateur qui découvre cette œuvre, et ce d'abord par son enjeu révolutionnaire premier : mises en mouvement l'une après l'autre par les mains de l'artiste, les sculptures à la fois de haute voltige et de bric et de broc prennent vie devant nos yeux. Habile mélange de fil de fer, de bois, de tissus, de bouchons de liège, de tuyaux et bouts de laine, le tout raccordé par les mécanismes les plus intelligents et les plus fous, la confection de chacun des petits personnages, décors et dispositifs s'est étendue sur plus de cinq ans (de 1926 à 1931) ; cette entreprise colossale se soldant par une série de représentations du « spectacle » dans divers lieux d'abord fermés puis plus étendus. Pour entamer le voyage, c'est donc une vidéo de 46 minutes montrant une des représentations manœuvrées par Calder lui-même qui nous accueille, captivant les jeunes yeux et faisant sourire les plus âgés par de savoureuses pointes d'humour et de poésie.  Après dégustation de ce morceau de vie en différé, la suite de ce parcours en zig-zag nous plonge dans une réalité palpable, avec la présentation sous une vitrine circulaire (rappelant la véritable scénographie d'origine) de l'intégralité des personnages et décors du Cirque. Le choix de mettre en lumière les éléments sous verre et à l'inverse de plonger les visiteurs dans la pénombre, est un excellent compromis pour rendre justice à l'ambiance d'origine. Les mécanismes, ainsi présentés, apparaissent très clairement jusque dans leurs moindres rouages, et témoignent du génie méticuleux de l'ingénieur-artiste.

La salle suivante, consacrée aux figures de Calder façonnées de sa célèbre technique du fil de fer tordu et entrelacé, nous ferait presque oublier que nous sommes encore dans le temple d'un sculpteur. Bien que chaque modelé, chaque volume des corps et des visages soit suggéré, exprimé et traduit avec succès, on se souvient très vite qu'il ne s'agit finalement que d'une ligne, le fil de fer. La mise en scène des diverses sculptures, tantôt sur un socle, tantôt sous vitrine, tantôt suspendues, mais toujours devant un mur immaculé, nous le rappelle sans cesse : la sculpture de Calder est, paradoxalement, graphique. Et c'est dans cette salle que s'articule un des questionnements récurrents de l'artiste : comment retranscrire dans l'espace et d'un seul trait, comme un dessin, les 3 dimensions qui caractérisent un corps et son mouvement ? Ici une représentation quelque peu iconoclaste de Remus, Romulus et de leur mère nourricière la louve, là les mises en scène poétiques et décalées d'animaux tels que les poissons rouges, la vache ou les cochons (captés dans une posture coquine !)... et, un peu plus loin, une série de quatre sculptures rendant hommage à Josephine Baker et son déhanché si particulier. Suspendues au plafond et la silhouette fine et frêle projetée au mur, ces quatre demoiselles semblent même danser vraiment selon la position du spectateur. Suite à cette première représentation d'une célébrité, Calder esquisse de son fil de fer les visages très expressifs d'autres personnalités qu'il a rencontrées. La galerie nous en propose donc une galerie foisonnante, de Kiki de Montparnasse à Marion Greenwood (modèle de Man Ray), en passant par Joan Mirò et Mary Einstein. Le spectacle de ces visages représentés sous un jour des plus synthétiques, surprend autant qu'il impressionne. Le volume, toujours ingénieusement suggéré par cette ligne infinie, est d'autant mieux perçu que les sculptures sont elles-même présentées plus ou moins en hauteur dans leur vitrine, et qu'aucune parcelle n'échappe au regard qui lui tourne autour. Une telle simplicité au service d'une telle précision laisse songeur le plus adroit des bricoleurs. Sans doute des idées plein la tête, le visiteur se rend enfin dans les deux dernières salles de notre périple.

Object with red discs (1931)
Object with red discs (1931)
Dès l'année 1930, Calder croise le chemin d'un des maîtres de l'abstraction : Mondrian. Le bouleversement qui s'opère en lui annonce un changement radical non seulement dans son travail, mais dans la perception de la sculpture en général. Dans cette dernière partie de l'exposition, nous sont présentées les toutes premières sculptures en mouvement : les mobiles. Inspirées donc de Mondrian, les premières peintures abstraites de Calder sont exposées aux abords d'imposants mobiles, charpentés de fil de fer, et agrémentés de feuilles d'aluminium, de sphères de bois. La loi de l'équilibre, de l'apesanteur et des mouvements dans l'espace est à nouveau étudiée et domptée. Le visiteur se retrouve  cette fois-ci plongé dans un ballet de planètes et de figures géométriques flottantes. Les ombres et silhouettes dessinées sur les socles blancs finissent de tisser cette atmosphère étrange, presque impalpable, et sensiblement éloignée des premières créations de l'artiste. Au coeur de la dernière antichambre de l'exposition, siègent des mobiles quelque peu intermédiaires : des formes toujours abstraites, mais dont les contours sont plus organiques, et dont les titres sont clairement figuratifs (Requin et baleine).


Exposition accessible et ludique de par son sujet, étoffée sans être indigeste, cette rétrospective de la période parisienne de Calder se termine donc sur une réelle envie d'en découvrir davantage. Mais pas seulement. A l'image des intentions de l'artiste, loin des idées fumeuses (et parfois fumistes) de certains autres, les envies du visiteur tendront certainement à se transformer en fantaisie créatrice. Les plus jeunes notamment, généralement très touchés par les jouets,  l'imitation miniature du Cirque, des silhouettes d'animaux et de célébrités en fil de fer, n'aspireront plus qu'à confectionner eux-même leur propre univers. Un seul regret, bien souvent inhérent aux expositions d'art moderne : les cartels et textes explicatifs sont relativement rares tout au long du circuit. Mais l'œuvre de Calder a ceci de favorable qu'elle s'encombre assez peu des mots, pour générer surtout des émotions... et peut-être même des vocations.

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