Le théâtre municipal de Grenoble a choisi de présenter l'intégrale de L'homme qui danse, soit 6 spectacles de 3 heures représentant chacun un épisode de la vie de l'acteur-écrivain : Claudine, Le Théâtre, Octobre 68, Avignon 68, Ariane, et Ferdinand. Largement autobiographiques, ces spectacles sont une longue introspection placée sous le registre comique. Celui qui nous intéresse ici, c'est Claudine, le premier de la série, dédiée à la mère, à celle qui a engendré l'un des comédiens français de théâtre les plus connus aujourd'hui, l'un des aventuriers du Théâtre du Soleil au côté d'Ariane Mnouchkine.
Claudine est une femme haut en couleur qui défie son accouchement, croit maîtriser son corps et son petit monde et au final perd pied face à son fils. Claudine n'est pas mère poule, c'est une bourgeoise qui se veut aussi froide et droite que lui enseigne sa classe sociale. Elle admire De Gaule, Malraux, ne renie pas Pétain, administre à ses enfants une éducation stricte, comme elle se doit pour porter haut et fier son masque social. Pourtant Claudine, jure et parle et parle, et fais de l'oeil aux jeunes communistes, et parle et parle... Femme ravageuse, qui s'invente sa morale, ses règles, son bien pensé parfois d'une absurdité humoristique, Claudine règne sur sa petite société, dans sa maison cossue d'où elle lorgne non sans commentaire une société en pleine évolution. Personnage détestable pour ses idées odieuses, Claudine est attachante par son auto-dérision, sa conscience d'obéir bêtement à la bonne morale bourgeoise, sa franchise gaillarde, sa spontanéité et ses excès.
On suivra Ferdinand, alias Caubère, fils de Claudine, de sa venue au monde à ses attouchements et révoltes d'adolescent.
Caubère se faufile de peau en peau avec aisance et énergie. Le rythme de la pièce est inégal, laissant se succèder longs monologues abasourdissants avec bouquets d'emphase, cris et autres agitations burlesques, et purs joyaux d'interprétation comme ce point culminant de la pièce où il joue Johnny raconté par un jeune Marseillais. Le texte mériterait par endroit d'être quelque peu taillé, l'humour est parfois un peu redondant, comme sait l'être la comédie à la française, Caubère en fait parfois trop quand il singe une mère extravertie sombrant par ce jeu quasiment dans l'hystérie, les blagues deviennent lassantes... Et pourtant l'écriture ne manque pas de ressorts et on ne peut qu'admirer la performance de l'acteur qui nous fait oublier qu'il n'est pas femme, qui nous fait voir des bébés dans le ventre des mères, des cigarettes là où est le vide, Johnny, un punk et une foule en délire là où il reste toujours et encore seul sur le plateau. Si la première partie de la pièce ne nous convainc pas à 100 %, la deuxième tient en une expression : du grand art. Deux oublis de texte seulement viennent rompre l'illusion quand la voix d'une souffleuse peu discrète s'élève au creux de nos rires.
La mise en scène et les lumières sont celles d'un one man show, pas de travail de décors, de couleurs, d'ambiances, le plateau est quasiment nu et d'une grande sobriété. C'est l'homme qui est au coeur de la pièce, le comédien face à lui-même et à son monde de théâtre.
Je ne saurais que conseiller de voir Caubère sur scène pour mesurer à quel point l'art de l'interprétation est un don de soi. Pourtant, le comique parfois excessif du ton et de l'écriture laisse étranger à ce grand charivari qui envahit le plateau. Est-ce un défaut de mise en scène qui fait que le spectacle devient quasiment divertissement ou show au lieu de creuser les rainures de la création ? Est-ce un rire trop lisse, une psychanalyse trop personnelle ? Des thèmes aussi importants que la maternité, l'enfance et l'adolescence, l'absence paternelle, les classes sociales, la politique... sont abordés par la parole, mais comme de l'eau qui coulerait sans laisser de trace, peut-être manquent-ils les empreintes des images, des symboles de mise en scène pour que ce spectacle soit plus qu'une bonne soirée ? Ce style de démonstration d'une prouesse technique, dont Caubère peut se féliciter en toute humilité, provoquera assurément un rictus à tout spectateur. Peut-être que certains se satisferont de ce genre de pièce plaisante et élégante. Pour ma part, il me laissera sur un sentiment d'incertitude, un espèce de flou qui m'amène à reconnaître la valeur du travail sans en apprécier vraiment la forme. Ce n'est définitivement pas le style de pièce que j'aime avec passion. Un bon moment tout de même, admettons-le.
Lilly []

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