7/10Contrecoup

/ Critique - écrit par Lilly, le 15/02/2006
Notre verdict : 7/10 - plein d'intérêt mais peu accessible (Ecrivez votre critique)

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Dans un tourbillon de souvenirs, plusieurs voix nous content, par bribes superposées, l'histoire de la famille de Thomas Sutpen, blanc désireux de s'installer comme planteur au Sud des Etats-Unis en pleine guerre de Sécession. Une scénographie basée sur le manège mêle théâtre, danse et acrobaties, différentes interprétations corporelles, pour feuilleter l'histoire en multiples strates proposant plusieurs points de vue.

Thomas Sutpen, humilié dans son enfance par l'esclave noir d'un planteur, rêve de fonder sa plantation, d'accéder à cette classe privilégiée. Pointent derrière cette histoire les questions de haines raciales, d'esclavage, de moralité. Très vite l'idéal de Thomas Sutpen tourne à l'échec. Les relations, empreintes de vices, de mépris noirs/blancs, d'abus sexuels, se complexifient allant jusqu'à l'inceste : sa fille tombant amoureuse d'un noir, qui s'avère être son demi-frère caché, très vite assassiné par son autre frère.

Sous vent de folie et de racisme absurde, la mémoire égrène les épisodes de cette famille et de l'Histoire des Etats Unis. Un grand manège, tournoie sur le plateau, comme le temps, comme les souvenirs qui réapparaissent comme des images sans liens. Les corps sont marqués également par des mouvements circulaires, revivant ces moments dérangeants, souffrant de vertige face au vide temporel et aux tourments passés, ressentant une nausée. Dans des ralentis gracieux, les danseurs suspendus au manège, ne parviennent pas à se défaire de cet engrenage infernal. Ils se frôlent et s'entrechoquent, souvent en silence, quelques fois sur des musiques bluesy-country du Sud des Etats-Unis, ou sur quelques accords de Ben Harper. Les voix se posent tout à tour articulées, enchevêtrées, susurrées, criées, alternativement ou en canons. Ces sons viennent donner du relief au texte en introduisant des points de vue divers, contradictoires ou identiques.

Les lumières, la musique, les dictions du texte de Faulkner, la structure tournante, sont autant d'éléments esthétisants la pièce, lui offrant une mise en scène très à propos. On gardera de belles images de ce spectacle. Pourtant, l'action manque, mais surtout on se trouve face à une rafale d'anecdotes sans succession logique et on se sent perdu tant sur le plan chronologique que sur l'identification des personnages. On sent que l'on est en train de manquer quelque chose, de passer à côté du texte, de ne pas le découvrir à sa juste valeur. La mise en scène, intéressante pour sa pluridisciplinarité, pour son esthétisme, ne nous laisse pas d'accès facile à l'histoire. Qui parle ? de quelle période parle-t-il ? Pas de repère pour le spectateur qui se noie sous le flot d'informations qu'il parvient difficilement à remettre en ordre sans perdre le fil de ce qui se trame. La mise en scène et le parti pris de mêler théâtre et danse nuisent également à la chorégraphie : le décor et les voix supplantent les comédiens-danseurs. Les scènes sont donc très inégales, se succèdent visions captivantes parsemées de mouvements ensorcelants, et passages longuets où l'on reste sur sa faim, comme en attente d'éclaircissements, ou d'intensification.

Beaucoup de belles idées et un projet hautement intéressant dans cette pièce de François Verret. Le concept et l'esthétique ne font cependant pas tout, l'émotion, le jeu, mais surtout les repères dramaturgiques manquent et laissent le spectateur déboussolé face à une écriture de Faulkner déjà naturellement ardue. Mieux vaut donc avoir lu Absalon, Absalon ! de William Faulkner avant de découvrir cette interprétation personnelle du metteur en scène.


Chorégraphe depuis 20 ans, François Verret est aujourd'hui artiste associé au Théâtre National de Bretagne.

William Faulkner (1897 - 1962). Son écriture est marquée par la déconstruction qu'il opère sur la narration traditionnelle. Issu du Mississipi, et journaliste à la Nouvelle Orléans, il ancre ses récits dans le Sud des Etats-Unis, dénonçant la décadence, notamment les violences raciales, de ce terroir depuis la fin de la Guerre de Sécession.

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