8/10Le Cri d'Antigone

/ Critique - écrit par Lilly, le 16/02/2006
Notre verdict : 8/10 - Tout en crescendo (Ecrivez votre critique)

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Antigone. La princesse du contre, de la sage rébellion, de l'intégrité. Antigone est fille d'Oedipe, roi de Thèbes après avoir épousé sa mère et assassiné son père sans le savoir. Antigone suit fidèlement son père quand celui-ci pour se punir, s'exile de Thèbes et se destine à la mendicité. Oedipe aura beau la chasser, Antigone restera 10 ans à ses côtés, le soignant, le veillant, appelant de son cri de détresse la sollicitude des habitants pour quelques bouts de pains ou quelques piécettes. C'est ce cri d'Antigone, cette force de dire non, cet acharnement pour la vie et contre la cruauté, ce refus de se taire, qui est au coeur de la pièce mise en scène par Géraldine Bénichou.

Géraldine Bénichou a adapté deux romans de Henry Bauchau : Oedipe sur la route et Antigone afin de créer ce spectacle. La représentation se déroule en deux temps. Un temps de narration, où la place est laissée aux mots de l'auteur, où est contée l'histoire d'Oedipe et d'Antigone pendant ces 10 ans de mendicité. C'est un début de spectacle périlleux, accrocher le spectateur sur le conte de la mythologie grecque, dont on connaît les labyrinthiques péripéties, et les interminables références généalogiques des personnages. C'est en pleine lumière que Géraldine Bénichou introduit donc le spectacle, seule sur scène, en narratrice naturelle. Quand elle quitte la scène, la pièce commence réellement, et notre intérêt commence en même temps. L'introduction du spectacle a un arrière goût de leçon de civilisation grecque, peu enchanteresse. Maurice Deschamp prend le relais de la narration mais entre en jeu. Le texte est toujours assez indigeste, mais le jeu du comédien nous attire, tantôt narrant, tantôt interprétant Oedipe, il ébranle nos émotions et nous mène à la fiction.

Antigone est entourée sur le plateau, d'Ismène, sa soeur, Créon, son oncle, et Hémon, fils de Créon dont elle tombera amoureuse. Quand elle décide de revenir à Thèbes, après la mort d'Oedipe, c'est pour empêcher ses deux frères de s'entretuer. Elle choisit de vivre dans un quartier pauvre et prend soin des blessés de guerre. Antigone crie, de nouveau, pour mendier et remplir sa tâche. Au loin, Salah Gaoua et ses chants kabyles lui font écho, puisant au plus profond de notre sensibilité. Antigone se révolte contre l'absurdité de ce massacre et craint pour ses frères. Elle ne parviendra pas à sauver ses frères. A leur mort, l'un d'eux sera enterré selon les rites funéraires, l'autre se les verra refusé, perçu comme traître par le nouveau roi Créon. Antigone hurle encore son non. Elle désobéit et pratique elle même les rites funéraires pour son second frère. Elle respecte les lois de la cité, mais place au dessus du reste la loi du coeur, la loi de l'être humain qui lui dicte avant tout de s'occuper de son père, puis de son frère. Antigone incarne la femme aimante luttant contre la folie meurtrière de l'homme, c'est une femme qui ne se soumet jamais à l'homme, qui va jusqu'au bout de ses convictions, et qui porte en elle l'espoir d'un monde plus sain. Elle brave son destin et brade sa vie pour l'honneur de sa famille.

Bien qu'un peu trop pesant, car tiré de deux romans, le texte retrace la force d'Antigone. Tout est narration, l'action est suggérée mais jamais montrée, les personnages présents sur le plateau sont quasiment statiques. Antigone est un cri, une voix, une parole et c'est ce qu'entend montrer Géraldine Bénichou. La pièce demande donc une concentration assez poussée, et laisse parfois décrocher le spectateur pour cause de densité trop élevée. Mais l'histoire coule d'elle même, Antigone et la comédienne Magali Bonat sont fascinantes. On se laisse prendre avec plaisir à imaginer les différentes scènes évoquées, et à admirer avec ferveur cette femme qui n'a pas peur de s'affirmer en tant que telle.
Les lumières sont suggestives et d'une grande précision, les décors jouent sur les différents plans, Antigone toujours au premier plan, les événements qu'elle narre au second, et Salah Gaoua au lointain. Des draps et des écrans jouent sur l'opaque et la transparence pour varier les dimensions et projeter des ambiances colorées changeantes selon le rythme de l'angoisse et de l'apaisement. Deux bacs d'eau entourent Antigone ajoutant à la poésie de la mise en scène et provoquant des jeux de lumière douces et dansantes en hauteur.

C'est d'une grotte où elle a été enfermée, qu'Antigone nous décrit sa fin tragique. Toute sa colère s'est maintenant apaisée. Elle n'a jamais cédé, même pas à son amour qui prévoyait de la libérer, craignant une nouvelle guerre dans la cité en cas de libération, elle préfère sa mort. Incorruptible et loyale jusqu'à la fin, elle étouffe en douceur, sûre d'avoir son cri relayé après sa disparition par ses proches et ceux qui l'ont aimée. Preuve que le spectacle a fonctionné, on ne peut s'empêcher d'avoir un pincement au coeur quand les lumières s'éteignent sur ce corps coincé du début à la fin dans cette grotte exiguë - représentée par un socle d'où la comédienne ne bouge pas.

Après une déferlante de texte un peu écrasante pour le spectateur, la pièce vient soulever petit à petit le coeur de tout un chacun. L'adaptation des romans mériterait peut être encore d'être élaguée. Malgré tout la mise en scène est une réussite accrochant nos émotions par les ondes sonores qui nous pénètrent, voix et chants, alimentant une dynamique en dépit de la position statique des comédiens.

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