8/10Forêts

/ Critique - écrit par Lilly, le 19/03/2006
Notre verdict : 8/10 - Ne serait-ce que pour l'audace (Ecrivez votre critique)

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Quels chemins emprunter pour se sortir du labyrinthe inextricable de ces forêts généalogiques ? Quel fil tirer, quel projecteur déclencher ? Forêts est le 3ème volet d'un triptyque, qui finalement en comprendra 4, sur le thème de la filiation. Wajdi Mouawad explore des générations poursuivies par le poids du temps individuel, familial et collectif. Ce fut Littoral, puis Incendies, puis Forêts. L'idée de la quatrième génération de cette série de textes est en toute première période de gestation.

Wajdi Mouawad explique que Forêts s'est présentée à lui sous forme d'une magnifique femme avec qui il a passé 4 ans de sa vie. 4 ans de pensée, 6 mois de répétitions avec 11 comédiens québécois, français et belge qui se consacrent à cela corps et âmes, pour parvenir à 3h30 de spectacle. Long travail d'introspection, d'interrogations, d'incarnations. L'écriture n'est venue fixer cette expérience qu'après un travail collectif intense.

Alors qu'est-ce que Forêts ? C'est l'histoire d'une adolescente qui part malgré elle à la recherche de ses origines, découvre un, disons le franchement, un bordel monstrueux, des ancêtres corrompus, des tabous horrifiants, des utopies meurtrières, des tragédies historiques effrayantes, on traversera avec elle guerres mondiales et conflits familiaux. Ne nous enlisons pas à décrire cette profusion de personnages, ces viols, incestes, trahisons, folies mais surtout ces amours maternels, ces amitiés magnifiques, cette bienveillance qui brave tous les drames, toutes les violences, tous les liens du sang pour sauver ce qui fait notre humanité. Les femmes sont à l'honneur dans Forêts, ce sont elles qui enfantent malgré et contre tout, qui aiment, subissent et se battent. Lou, notre adolescente révoltée et écoeurée de sa famille découvre au final quelle sublime amitié lui a donné la vie quand un jour une femme s'est sacrifiée pour que son amie enceinte survive à sa place. Le lien affectif lave les souillures du sang.

On ne ressort pas indemne d'une telle pièce, des sujets forts et profonds y sont traités, pétris, étalés. On n'est pas loin du concept de catharsis, ou de psychanalyse, comme si le bonheur ne pouvait venir qu'une fois des mots posés sur cet inconnu, cet inconscient individuel et collectif qui pèse sur nos sourires. Le spectacle n'est pourtant pas insupportable et douloureux. Les 4h de présence au théâtre passent sans qu'on ait le temps de jeter un oeil à sa montre, les comédiens sont fascinants, le texte bouleversant, mais dans tout ce sérieux Wajdi Mouawad et son équipe nous réservent des respirations bienvenues. L'humour et l'énergie de la troupe et de la langue se mêlent tout au long du spectacle. Français et québécois s'alternent justement laissant place aux vannes légères et jeux de mots typiques.

La dramaturgie et la construction du récit superposent les fils des générations sans les embrouiller, les comédiens s'entrecroisent sur le plateau sans qu'on confonde les rôles, les époques défilent sans ordre chronologique et le canevas se tisse en partant de ses deux bouts. Les indices sont égrenés un peu partout et on s'étonne de ne pas se perdre dans ce déluge d'histoires et d'informations.

Qu'est-ce qui alors fait que nous ne nous sommes pas totalement laissés prendre à cette lame de fond ? C'est peut être justement ces gouttes d'eau qui finissent par nous noyer dans un océan transformé en marée noire. Un peu trop de drames, un peu trop d'abjections, un peu trop de colère, un peu trop de cris, peut être tout simplement un peu trop de générations et de personnages ? Tout cela est extrêmement bien construit mais on se lasse de ce qui soulevait nos tripes.
Si la direction d'acteurs est étincelante, la mise en scène est de façon globale plus inégale. A la force symbolique de certaines scènes (une femme nue dans un boîtier de plastique médical baignée dans une vapeur rouge, un homme nu jouant une tumeur dans un cerveau, une ombre projetée sur un mur qu'on fracasse à coups de marteaux en sont quelques exemples mais les bijoux ne manquent pas), répondent maladroitement d'autres scènes très réalistes qui nous paraissent bien pauvres (scènes de sexe à répétition, violence).
Le spectacle mériterait peut être d'être condensé encore, allégé de certains détails qui donnent une impression de too much. Ce serait alors une vraie bombe explosant avec douceur devant les yeux ébahis du spectateur, qui là reste trop distant de ce qui se trame sur le plateau.

Wajdi Mouawad est un des auteurs contemporains qui marquera certainement l'histoire du théâtre. Sa construction et sa langue, son rythme et son piquant, l'épaisseur de ses personnages et de ses fresques familiales sont le sceau de cette écriture qui s'étire pour mieux tenir en haleine. Forêts s'aventure peut être trop loin, mais outre les échos de son texte, sa mise en scène grave en nous images et sons d'une grande puissance. Le maître a su s'entourer de comédiens aux reins solides qui relèvent un défi ici quasi sportif.

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