9.5/10Measure for Measure

/ Critique - écrit par Lilly, le 06/12/2005
Notre verdict : 9.5/10 - Qualité du spectacle (Ecrivez votre critique)

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Il paraîtrait qu'en avril 1564 à Stratford, un petit homme du nom de William Shakespeare est né. Il paraîtrait qu'il ne collait pas au mythe de l'artiste maudit rejeté de son temps, au contraire il jouissait de son vivant d'une certaine renommée. Et rapidement le petit bonhomme se spécialise dans le drame historique (Richard III étant peut être le plus célèbre) avant de briller dans la tragédie (Roméo et Juliette, Hamlet). Ce sont 37 pièces, dont 16 publiées de son vivant, que ce petit bonhomme devenu maître incontesté nous a léguées.

Voilà, la grandeur du sujet auquel on s'attaque ayant été plantée, on se toise et on se sent bien maladroit pour parler d'une de ses pièces. Le mieux est de se jeter à l'eau, avec les seuls sens comme témoins, car je ne suis malheureusement pas une grande connaisseuse en la matière.

Pas de demie mesure

Si vous imaginez une Angleterre du XVIème prude et guindée, cette pièce vous surprendra. Measure for measure c'est le questionnement des sens, de la sexualité, de l'hypocrisie de la vertu. Le langage est des plus crus, sans pourtant être vulgaire. Dans un déferlement de vices finalement jugés d'un oeil bienveillant, le spectateur quelque peu dérouté perd ses critères de jugement, pas de vision manichéenne ici, l'humanité est ainsi tant aimante que répugnante.

Maintenant il vous faudra un peu d'attention, je me lance dans une tentative d'explication de la trame... Un duc particulièrement tolérant s'absente et confie son pouvoir à son plus proche conseiller, Angelo. Une main de fer dans un gant de fer que cet homme rigide et vertueux. Sans attendre, Angelo mène une politique sanglante de chasse aux pêchés, il fait fermer les maisons closes, punit les adultères, réprimande particulièrement les délis charnels. Claudio doit être exécuté pour avoir mis enceinte sa fiancée, Juliette. C'est alors qu'intervient sa soeur, Isabella, pieuse jeune fille vierge sur le point de prononcer ses voeux.
Avec ses phrases pleines de bon sens, de vertu et de religiosité, la jeune femme séduit Angelo. Il ressent pour la première fois un désir peu avouable. L'homme froid perd tout contrôle et met son pouvoir en oeuvre pour obtenir l'objet de son désir : la virginité de la soeur de l'accusé. Une nuit contre la vie sauve d'un condamné à mort.
Vice du pouvoir, vice de l'homme, vice d'une jeune femme prude prête à accepter la mort de son frère pour sauver son honneur, vice de la justice, tout semble corrompu.Cependant un étrange moine intervient et dénoue plusieurs intrigues pour mener au bien. Au bien ? si l'on peut dire...finalement les coupables ne seront pas punis, et on découvre que ce moine n'est en fait que le duc, souvenez vous celui qui s'est absenté de ses terres. Doué d'un génie lui permettant de berner tout le monde, il est admiré de tous et finit par demander la main... d'Isabella ! Vous m'avez suivie ?

Une mise en scène dématérialisée


L'illusion du duc est servie sur scène par des jeux de lumière superbes. Peu de décors, mais des projections de vidéos, d'images, des écrans qui apparaissent pour montrer des gros plans des coupables/victimes, des lumières fermes pour simuler une prison, des jeux d'ombre, bref un vrai travail de création lumière.
Deux heures 15 minutes de ce jeu infernal de qui est pris qui croyait prendre, des monologues, des scènes collectives, de l'humour piquant, et on se relève étonnés du rythme de cette pièce.
La distribution est admirable, du duc, en passant par Isabella et Angelo, jusqu'aux personnages secondaires comme le maquereau par exemple.
Simon McBurney signe là une création poétique et vive. En dirigeant ainsi l'équipe anglaise de Complicite, il n'hésite pas à aller jusqu'au bout de la franchise de la pièce, jouant sur son côté dérangeant et troublant, questionnant le sens de la bonté, de la justice, du pouvoir et de la religiosité.

Critique acerbe et pleine d'humour d'une société hypocrite et pleine de vices mais finalement touchante d'humanité, servie par des acteurs de génie et une création lumière exceptionnelle, feront de cette pièce un joyau précieux. Cependant, le texte est corsé, à prendre souvent au second degré, les intrigues complexes, et le surtitrage oblige à une attention redoublée. Ce n'est donc pas une pièce que nous conseillerons aux novices, de crainte de les conforter dans l'idée que Shakespeare est inabordable.

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