Présentation
La ville de Gruyère, située quelque part dans la campagne fribourgeoise, en Suisse, vit quasi exclusivement du tourisme. On s'en rend vite compte en arpentant sa rue principale menant jusqu'au château de Gruyère, au sommet de la colline. Magasins de souvenirs et restaurants à fondue en jalonnent le chemin. En s'approchant du château, on distingue une statue noire métallique, froide, représentant un corps de femme nue. En s'approchant un peu plus, on distingue ses côtes saillantes, sa figure allongée et ses seins qui se terminent en pointe. Ce corps n'a rien d'humain, il s'agit d'une statue en aluminium appelée Biomechanoid 2002, oeuvre de l'artiste H.R. Giger, et nous voilà devant l'entrée de son musée.
Hans Ruedi Giger est un artiste dont l'univers visuel très particulier ne conviendra pas à tous. Dès 1969, il commence à développer son style qu'il définit lui-même comme "biomechanoid", c'est-à-dire mélangeant des éléments biologiques et mécaniques dans ses créations. Ceci explique à la fois pourquoi Giger utilise souvent le métal comme support pour ses sculptures et pourquoi il se dégage de son oeuvre une froideur et une absence d'émotions quelque peu gênante. Le meilleur (et peut-être le seul) exemple accessible au grand public est l'Alien du film éponyme, réalisé par Ridley Scott. Parallèlement, le sexe, la mort et l'occulte sont des éléments récurrents de son oeuvre, et sont souvent exprimés de manière très explicite, ce qui le met très difficilement à la portée d'un large public.
On peut dès lors comprendre pourquoi, lorsque Giger achète, en 1997, le petit château Saint Germain (architecture du XIVeme siècle), les Gruyèrois sont choqués par l'idée d'ouvrir un tel musée dans leur belle ville. C'est avec le temps et l'affluence croissante de touristes que la population acceptera l'implantation du "centre d'art fantastique" de Giger.
Rez-de-chaussée et premier étage
On admirera au rez-de-chaussée de nombreux tableaux à l'aérographe, des sculptures, des livres, des posters. Tout peut par ailleurs s'acheter à cet étage, moyennant quelques centaines de francs suisses pour un tableau. Le visiteur prend contact avec l'univers particulier qui règne sur les quatre étages du musée, et découvre les 'créatures' issues de l'imaginaire du peintre sculpteur suisse. Ce sont ces êtres étranges qui peuplent la quasi totalité de son oeuvre, et avec lesquels le visiteur devra se familiariser. On rencontre parfois la même créature sur plusieurs tableaux, tantôt modifiée dans sa position, tantôt complètement différente, et cela car un simple détail de la toile aura été changé. Je pense notamment à la série de tableaux Victory, qui en neuf étapes transforme le corps d'une femme en Satan (il est intéressant de noter que le huitième tableau est sous-titré hommage à Max Ernst). Bizarrement, les neuf tableaux ne sont pas tous exposés au même endroit.
Le premier étage est avant tout dédié à Alien, ou plus exactement à la série de tableaux Necronomicon, qui servit d'ébauche au film de Ridley Scott. On trouve aussi certains tableaux rappelant les décors du film, et la très impressionnante statue de l'Alien, exposée dans une vitrine en hauteur. Plus loin sont présentées des esquisses au crayon du réalisateur David Fincher pour Alien 3. Ces oeuvres sont pour la plupart de grandes fresques à l'aérographe, les décors sombres ressemblant à des dédales cauchemardesques, parfois ouverts sur un vide effrayant, parfois fermés sur eux-mêmes et sur le visiteur de manière assez étouffante.
Deuxième et troisième étages
Giger reconnaît que sa démarche d'artiste a pris un aspect thérapeutique pour lui. Souffrant à la fois de claustrophobie et d'agoraphobie, ses tableaux lui ont apporté un certain soulagement ; peindre était en quelque sorte un moyen de se débarrasser de ses tourments. Cela semble tout à fait crédible quand on observe la deuxième partie du musée. Les peintures de Giger n'ont rien de rationnel, elles représentent un monde intérieur très personnel. Il n'y a aucune logique dans leur organisation, aucun message (parfois de l'ironie), juste une beauté pas forcément évidente à appréhender. L'appréciation purement technique du travail de l'artiste permet dans un premier temps de la percevoir. Puis, avec le temps, on oublie l'appréhension première pour n'apprécier que l'harmonie des formes - jusqu'à une certaine limite.
Si l'on peut s'habituer à l'univers visuel, il n'en est pas forcément de même pour la manière très explicite dont certains thèmes sont traités. Le sexe, notamment, est très présent dans toute l'exposition. Je ne pense pas que l'on puisse parler d'une approche malsaine ou perverse (à part dans une salle interdite au moins de 18 ans, attribution qui au final pourrait s'appliquer à une grande partie du musée), mais d'une vision quelque peu morbide, car intimement liée à la mort et au style hybride mi-biologique, mi-mécanique. Du reste, certains tableaux sont réellement choquants.
Au final...
Il est fort probable que l'on ressorte du musée Giger avec un certain dégoût pour cet artiste. Un homme capable de penser et de peindre un tel ensemble ne peut être sain d'esprit, peut-on assez vite se figurer après un premier contact.
Même si la surface d'exposition est grande, et que d'autres artistes, aux styles peut-être plus ouverts, sont les sujets d'expositions temporaires, le visiteur est presque directement plongé dans une ambiance oppressante (grâce à un éclairage et des papiers peints appropriés) où le seul point de repère possible est celui de l'artiste et de ses oeuvres. Malgré le nombre assez important de touristes dans la ville de Gruyère, le musée était quasiment vide quand je l'ai visité. Cela m'a offert un certain confort de visite, mais a aussi intensifié son atmosphère lugubre.
Au final, je ne peux que recommander la visite de ce musée unique au monde, mais émettrai tout de même quelques réserves pour les âmes sensibles. Ainsi, ceux qui ne sont pas habitués à ce style glauque ne devraient pas commencer leur initiation par ce musée. Peut-être ces derniers devraient-ils d'abord visiter le bar Giger, ouvert juste en face du musée, tout aussi glauque, mais bien moins oppressant dans sa mise en scène. Et voir s'ils se sentent prêts à en voir plus et à franchir la porte du musée.
Jade []

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