Entretien avec M. Yves Bienaimé, fondateur du Musée Vivant du Cheval, dans le cadre d'un reportage sur la place tenue par le Cheval dans le département de l'Oise.
K : Comment vous est venue cette passion pour le cheval ?
YB : Ma vie est un roman. Je suis né avec un défaut de prononciation. Je ne pouvais pas prononcer six lettres sur vingt-six. Les uns m'appelaient Zezette, les autres Zoubidou. Ce n'est pas difficile : pendant toute ma jeunesse, c'est le cheval qui m'a empêché de me suicider.
K : Comment vous est venue l'idée de faire un Musée du Cheval ici, à Chantilly ?
B : Je suis arrivé pour la première fois à Chantilly en 1959. Je suis tombé amoureux de ce bâtiment et j'ai juré de revenir. Je suis parti avec 4000F et trois chevaux. En 1962, j'ai fait mon premier club. Ce club du début des années 60 n'avait rien à voir avec ce qui s'est fait ces 40 ou 45 dernières années et ce qui se fait aujourd'hui. J'y ai côtoyé de grands noms. C'était vraiment un autre monde et ce monde a disparu.
Vingt ans après, j'avais trois clubs, une salle de moniteurs et cent chevaux. Et je me suis installé ici.
K : En 1982, donc, le Musée Vivant du Cheval ouvre ses portes.
YB : Aujourd'hui, le Musée Vivant du Cheval est le plus grand musée du monde. Je ne suis pas subventionné parce que je suis locataire du lieu. Cette société a d'abord été en nom propre, nous avons été une SARL, maintenant nous sommes une SS. De cette manière, nous sommes plus libres vis à vis de l'Institut. J'ai toujours été par nature indépendant, d'ailleurs ceci a tendance à agacer les politiques. Nous ne sommes pas subventionnés et médiatiquement, c'est très bon puisque tous les musées le sont, sauf nous. La presse s'intéresse donc beaucoup à notre musée.
Pour moi, le beau, c'est à dire l'art, est un objet spirituel. Que ce soient les cathédrales, les temples ou les mosquées, quelque soit le divin, on recherche toujours le beau. Moi, j'ai fait ce musée pour le cheval, pour sa gloire. J'ai l'impression qu'on m'a envoyé de là-haut et qu'on m'a déposé ici comme on appelle un plombier ou un artisan pour restaurer une maison. Je me suis vraiment battu et je suis passé au travers nombre de puissances - politique ou argent - et si aujourd'hui j'ai gagné, c'est parce que j'ai une force. C'est la foi. Sinon je n'aurai pas gagné. Parce que dans la vie, quand on croit qu'on travaille, il n'y a pas de problème. Aujourd'hui je suis un homme totalement libre, je dis merde à tout le monde. Mais çà n'a pas toujours été comme çà.
K : Que proposait le musée à l'époque en terme d'expositions, de présentations et de spectacles équestres ?
YB : Je ne pourrais jamais repartir comme je suis parti. J'ai commencé par vendre ma maison. Comme j'ai toujours eu cette passion pour la restauration des belles choses, j'ai réussi à la vendre pour trois millions de francs. En 1978, c'était une grosse somme d'argent. Mais pour restaurer les Grandes Ecuries, ce n'était pas beaucoup. J'ai fait quelques présentations pédagogiques, sur les marchés en particulier, où tout le monde vous écoute. Et le contact est passé. A l'époque, Mitterrand venait de prendre le pouvoir et tout le monde se demandait qui était ce fou qui mettait tout son argent dans un bâtiment qui ne lui appartenait pas. J'ai donc eu les médias pour moi. J'attendais 90 000 visiteurs la première année et 120 000 la seconde. J'en ai eu 89800 la première année et 123000 la seconde. Tout çà par intuition. C'est une sorte d'intelligence émotionnelle (rires).
K : Comment s'organise aujourd'hui la vie du musée ? Plusieurs membres de votre famille vous entourent ici, n'est-ce pas ?
YB : J'ai ma fille qui avait 15 ans quand j'ai débuté. Je l'ai prise aux côtés de moi pour me rassurer. Elle a fait ses études et travaille maintenant pour moi comme attaché de presse. Elle est formée pour çà. Ma dernière fille, qui a 21 ans, fait une école de comédiennes. A sept ans, elle était sur la piste.
Et puis il y a ma femme également, qui s'est occupé de la décoration. Il faut savoir qu'ici, il n'y a jamais eu de maquettiste, d'architecte, de décorateur ni de paysagiste. Nous avons tout fait par nous-mêmes. C'est une entreprise familiale et je ne veux pas de ces gens. Nous sommes assez marginaux. Nous sommes une petite entreprise avec 11 millions de francs de chiffre d'affaires. Nous pouvons donc réinvestir. D'ailleurs depuis 21 ans, on réinvestit tout. On ne vit pas mieux depuis ce temps-là.
K : Quelques mots au sujet des trois différents spectacles que propose le Musée cette année : Cheval, Rêve et Poésie, auquel nous venons d'assister, Polo-Tango et Noël, Le Cheval et l'Enfant...
YB : (nous interrompant) On a 500 numéros comme ceux que vous avez vus. Sur cette affiche, c'est Cheval et Gospel, un numéro avec 8 chanteurs de Gospel et danseurs. Polo Tango est un spectacle argentin. A Noël aussi, nous proposons un spectacle. Les gens disaient : on ne fait pas venir de gens à Noël. Maintenant, on en a entre 25 et 26 000 tous les ans. On change ce spectacle tous les ans. D'ailleurs, j'ai confié celui de cette année à ma fille aînée, qui est avec moi dans pas mal de numéros et qui est aussi une artiste.
Le public, c'est tout ce qui compte. Je suis là dans le public, un monsieur m'interpelle : M. Bienaimé, vous m'avez fait rêver. Je ne connais pas ce monsieur, mais c'est un immense bonheur. Ce que je veux, c'est faire rêver les gens.
K : Vous avez peut-être d'autres projets en tête ?
YB : Ma passion c'est la création. En dehors de çà, j'ai créé le musée de la basse-cour. C'est la plus grande basse-cour du monde. Je me réfère toujours à l'échelle mondiale. (rires) Je viens de remonter le Potager des Princes qui était en ruine. Deux ans après, ce site est élu Site de l'année. Je vais probablement remonter un autre musée l'année prochaine, cette fois-ci à Strasbourg : le dépôt des calanques nationales, qui appartient à la ville. Je compte faire un autre musée du cheval.
Vous vous dites, il a 67 ans, il ne pense qu'à faire de l'argent. Je n'ai jamais pensé à l'argent. C'est uniquement pour le plaisir de créer. Quand on est honnête, l'argent vient.
K : Pour finir, l'Oise, vous serez certainement d'accord avec nous, est le département du cheval. Le nombre de centres équestres et de clubs hippiques, le nombre d'écuries, de fermes et de musées montre bien cet engouement régional, ce véritable culte du cheval. Comment expliquer ce phénomène ?
YB : Chantilly est la capitale mondiale du cheval. Le musée Condé est la deuxième exposition picturale après le Louvre en France. Beaucoup de ses tableaux sont consacrés à l'univers hippique. Et puis il y a ce chef d'oeuvre, ces écuries qui sont les plus belles du monde. Nous présentons 1000 tableaux sur le cheval, pas les plus beaux certes, mais peut-être que dans quelques siècles, il y en aura qui seront bons. Ensuite vous avez 3600 chevaux dans la communauté de Chantilly, dont 2600 purs-sangs. Au monde, il n'y a aucune ville où vous trouverez 3600 chevaux. Bien sûr mis à part ces grandes propriétés du Kentucky aux Etats Unis, où les chevaux sont en liberté, mais cela n'a plus rien à voir.
Dans l'Oise, il y a eu beaucoup de champions. Il y a Compiègne et son hippodrome, Saumur et son école d'équitation, mais on ne peut pas comparer avec ici. Je connais beaucoup de gens, en particulier aux Haras de Compiègne. Mais ici, nous sommes quand même un peu à part.
Je remercie l'ensemble des employés du Musée Vivant pour leur gentillesse et leur générosité et Monsieur Bienaimé pour sa disponibilté et sa patience.

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