On ne me croira certainement pas, mais c'est pour Stefan Zweig que j'ai désiré voir cette pièce. Et ce n'est pas sans surprise que j'ai appris quelques heures avant le spectacle, que Sylvie Testud jouait l'héroïne principale. Résultat : c'est une salle archi comble que je retrouve ce soir.
Adapter un chef d'oeuvre
La pitié dangereuse est le seul roman qu'a écrit Stefan Zweig. Un roman dramatique. Mais était-ce bien un roman à transformer en drame théâtral ? C'est le pari qu'a fait Philippe Faure, directeur du théâtre de la Croix Rousse, pour cette mise en scène.
C'est un décor lourd qui plante l'atmosphère également pesante de la pièce. Un huis clos resserre le plateau, des murs encadrent la scène. Pas d'issue apparente. A l'intérieur, vont venir se greffer cinq personnages. Le point de mire de la pièce sera Edith, une jeune femme paralysée qui reste cloîtrée dans la maison de son père. Elle rencontre un jour un jeune officier dont elle va s'éprendre secrètement. Pris de pitié pour la vie ennuyeuse d'Edith, le jeune officier lui rend régulièrement visite. Cet intérêt est perçu comme de la convoitise par la jeune infirme, alors qu'il est purement « charité » pour l'officier. Pris à son propre piège, le jeune homme détient malgré lui, le pouvoir de vie ou de mort sur la jeune fille. Pressé par l'entourage d'Edith, effrayé par la situation, son âme se déchire et ne sait plus quel est le droit chemin. Il nous apparaît alors comme hideux de condescendance, et victime d'une injustice également puisqu'on veut le contraindre à épouser celle qu'il n'aime pas.
Les seuls mouvements de décors sont des ouvertures des façades vers des paysages peints ou une chambre à coucher, symboles d'issues possibles qui se referment rapidement. La musique accompagne classiquement le drame et ses points culminants.
Edith Testud
Edith. Jeune femme fraîche, enfantine, joueuse mais tellement aigrie par la solitude et le rejet social qu'elle est elle-même à la fois touchante et détestable. Elle ne veut pas de pitié, et ne parle que de cela. Les mauvais jours, elle reste immobile sur un fauteuil roulant, les bons jours, elle se déplace en béquilles. Sylvie Testud prête son énergie et son oeil pétillant au personnage, et pourtant il lui manque un je ne sais quoi ... Le personnage d'Edith qui pourrait se déployer dans ses états d'âme comme dans ses joies reste timoré. On ne demande pas des lamentations à n'en plus finir ni des explosions de joie, mais peut-être un peu moins différence dans cette diction qui sonne parfois artificielle. A cela s'ajoute un souci technique : la voix ne porte pas comme il se devrait (faute à l'acoustique de la salle ou à la spécialité cinéma et non théâtrale de l'actrice ?). On reste comme sur notre faim face à ce personnage dont on pressent toutes les subtilités et les ambiguïtés et qui pourtant demeure un peu fade.
Ce sera une voix sans issue pour Edith. Le jeune officier décidera de s'éloigner, Edith se suicidera et ce n'est qu'à ce moment que la mise en scène nous offre une image un peu moins conventionnelle, des lumières inquiétantes, un fauteuil vide et un jeune homme seul pris d'éternels remords.
Une adaptation lissée
D'après le texte et ce que l'on perçoit des personnages, on ressent la force de cette histoire, franche et cruelle, mortellement passionnelle, gaie et pathétique. C'est une démonstration de l'hypocrisie du bien pensé, de la cruauté de la charité et de la bonne action. Les personnages de Zweig sont d'une psychologie pleine de finesse et d'équivoque, des schémas bien loin du manichéisme. Et pourtant, sur scène, le tragique est estompé, on n'a pas la gorge serrée ni le coeur plein de rage. Les personnages ont comme une mollesse d'interprétation, malgré un ensemble qui au final n'est pas désagréable. La mise en scène est elle-aussi plaisante mais sans audace aucune. Le choix de la musique est sobre.
Que dire alors ? Sans Sylvie Testud on n'est pas sûr que la salle serait pleine, mais on est pas sûr non plus que la salle mérite ici d'être pleine, alors que tant d'autres jeunes compagnies mettent toutes leurs tripes, leurs fougues à faire de vrais paris artistiques.
Passez une bonne soirée, mais ne vous arrêtez pas là.
jusqu'au 17 décembre à la Maison de la Culture de Grenoble
Lilly []

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