Il est certains jours qui ont comme des airs lancinants et légèrement cruels de dimanche après-midi -ou de lundi pour certains félins oranges- alors que ce sont des jours tout autres. Même le soleil radieux de fin d'été ne suffit plus à raviver l'étincelle. Ces jours-là sentent la fin des vacances.
Mais parfois, il suffit d'un petit brin d'inhabituel pour rendre ces jours un peu moins sombres.
Ce peut être un moment fugace, en tendre compagnie... mais quoi de mieux que de le partager dans un endroit dépaysant, autour d'une table insolite et pétillante.
Après un détour par le Jardin des plantes où notre regard s'est abrevé de quelques gros nénuphar-arrosoirs et autres raretés végétales, il nous tarde de combler le petit creux qui tambourine nos estomacs. Remontée de quelques rues piétonnes, passage à deux pas du quartier des Arceaux et de son mini Arc de Triomphe, quelques regards fuyant vers les vitrines des dernières tendances de la saison, un coup d'oeil vers la très belle église Saint-Anne... et nous y voilà.
Le Pré Vert
Quelle chance. Ce minuscule établissement est à la fois une fenêtre d'évasion pour la citadine que je suis, et par un éloquent jeu de mots, un hommage à l'un de mes poètes préférés.
C'est presque aveuglément que je me suis laissée conduire jusque là, et à première vue, aucun regret, le paquet cadeau est tout à fait charmant : une façade presque entièrement recouverte d'ardoises nous offre un choix cornélien de petites joyeusetés et douceurs gastronomiques.
Mais le mot qui vient immédiatement à notre esprit est « couleurs. »
Si la journée s'annonce un peu morne, le moment qui va suivre s'annonce chatoyant, voire lumineux. Des guirlandes, des fleurs, des papillons et des petites tasses multicolores donnent le ton et font danser notre imagination. Pour un peu, on se croirait au pays des Merveilles. Alice n'est peut-être pas loin...
L'enseigne où s'inscrit le nom de cet antre est peinte à la main, est fleurie de quelques arabesques de gouache, et respire la simplicité. On pense même que l'on entre chez quelqu'un, tant la décoration est personnelle et intimiste. Peut-être même dans un atelier d'artiste. Un coup d'oeil à l'intérieur et l'on est bien vite conquis : des murs mauves, jaunes, oranges, verts, où sont alignés dans leur cadre de délicieuses illustrations d'animaux et de personnages bizarres. Pas étonnant qu'une des fonctions du Pré Vert soit aussi salle d'exposition, les couleurs s'y sentent si bien qu'on a presque envie d'y (re)prendre ses pinceaux.
Devant la vitrine où des dînettes enfantines et des figurines colorées et joufflues font quelques pirouettes, sont installées de minuscules chaises et tables toutes en couleurs, avec le service à thé (de poupée) qui va avec.
A la base, le Pré Vert est un salon de thé, il y sert d'ailleurs des infusions aux saveurs inépuisables, mais nous n'y avons hélas pas goûtées, car nous sommes venus y déjeuner. Ce n'est que partie remise.
Mais le point culminant de ce salon de thé si intimiste se trouve paradoxalement à l'extérieur. L'intérieur ne permet que l'accueil et les expositions (car la salle est vraiment petite). Ainsi, pour déguster, il faut prendre place sur la terrasse. Et quelle jolie terrasse. Adossé à l'église Sainte Anne, cet espace surplombé de plusieurs auvents offre lui aussi son panaché de couleurs. Des chaises dépareillées, des tables en bois peintes en rose, en rouge ou en vert pomme, et même des tables de piquenique, tout ce qu'il faut pour un peu plus de fantaisie sur le pavé et le goudron gris. Et puis quelques transats en bois que j'aurais volontiers subtilisés pour mon balcon si je n'avais pas eu peur de me faire remarquer. Pour ma part, je me suis ainsi retrouvée sur une chaise « vache » devant un joli bouquet de fleurs séchées blanches, planté dans un petit arrosoir. On en oublirait presque le petit bémol : la rue est en pente, et il va falloir composer notre joli déjeuner avec cette impression de bancalité. Mais qu'importe, ce détail est bien vite oublié lorsqu'on nous apporte la réplique miniature des ardoises que nous avons vues sur la devanture.
Et si la couleur et la fantaisie sont les bienvenues dans un espace urbain, prolonger l'évasion par des noms de plats buccoliques et insolites est une très belle idée. Après quelques hésitations entre le poulet roti croustillant, le tartare de boeuf, les lasagnes de légumes, ou encore la Tulipe (brochettes de poulet avec courgettes, tomates, oignons, et salade) et le Pissenlit (Saint Marcellin et pommes de terre sur un lit de salade, tomates et coppa), nous optons pour deux Pissenlits en jetant des regards aiguisés sur les plats de nos voisins déjà pourvus.
Toutes les assiettes garnies portent des noms de fleurs, et elles n'ont pas de végétal que le nom, puisqu'une fois servis, plutôt rapidement d'ailleurs, nous découvrons de près un délice à déguster avec les yeux également : le met est soigneusement bordé dans une très grande assiette verte, où aucun espace n'est perdu. Le tout est présenté sous la forme d'une fleur appétissante (dont le coeur a l'odeur majestueuse d'un petit Saint Marcellin/ pommes de terre) qui n'est autre qu'un très gros pissenlit. A l'instar de certains restaurants prônant la nouvelle cuisine et présentant de belles et minuscules choses sur un très large plat, ici les estomacs ne fondent pas en larmes, et l'assiette verte (la feuille du pissenlit ?) est copieusement garnie, tout en restant fine et pourtant simple.
Oserais-je aborder, même en souvenir, les desserts de ce rafraîchissant Pré Vert ? La compote de pommes caramélisée sur un lit de fromage blanc et sous un léger nuage de chantilly sera l'objet de mon désir ; joli désir certes, mais bien peu réfléchi en comparaison du tiramisu à la framboise, qu'une âme audacieusement gourmande a pris soin de commander. Le tiramisu est décidément le trésor des esprits rêveurs. On ne m'y reprendra plus, après tout c'est peut-être lui, même, le petit lapin blanc.
Et comment ne pas s'émerveiller devant autant d'originalité, de fantaisie, et surtout de bonne volonté, quand on voit que la propriétaire de ce pré magique n'est autre que la souriante serveuse qui nous a servis ? Sans sous-estimer ce mignon moment gastronomique empreint d'une certaine poésie, pas de folie des grandeurs non plus : on peut se délecter jusqu'à plus-soif de ces plaisirs colorés pour moins de 20 euros, en comptant un apéritif, une belle assiette garnie et un dessert magique.
Pour les moins voraces, il est possible d'opter pour un menu à 12 euros, avec la tarte salée du jour, une pâtisserie et un thé à la menthe.
On a aussi possibilité, si l'on est matinal, de prendre son petit déjeuner sur cette douce terrasse, ou si l'on a un petit creux l'après-midi, de prendre son goûter avec une tasse de thé ou de chocolat chaud accompagnée d'une patisserie maison.
Notons juste que le salon de thé n'est ouvert qu'en journée, de 10h à 18h. Mais après ce beau voyage, il est aussi temps qu'Alice retourne doucement chez elle...
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