8.5/10Le Salon - Peeping Tom

/ Critique - écrit par Lilly, le 28/03/2006
Notre verdict : 8.5/10 - Une gifle bien placée (Ecrivez votre critique)

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Bien délavé est le temps des blagues belges. La modernité, la fraîcheur, la force de la jeunesse leur appartiennent, alors que d'autres pays s'encroûtent dans des procédures étouffant la créativité. Le souffle belge est à la scène un détergent redoutable, il décape et laisse des brûlures à qui s'y frotte la peau.

Jeunesse désabusée vs déchéance sénile

Le thème du Salon est tout ce que redoute notre monde et ses starlettes figées dans du plexiglas lissé : le délabrement du corps et de l'esprit. Sur le plateau s'effacent lentement les personnes âgées alors que s'épandent les jeunes couples. Très vite seul un aîné reste là, ridiculisé ou admiré, maltraité et adoré, drôle tant que pathétique. On rit avec un sourire bienveillant de ses maladresses, de son besoin d'aide, de sa folie, de sa dégénérescence. Le propos est cru, les scènes parfois violentes, pas de compassion artificielle, juste les sentiments plus justes et plus sincères que dans nos vies. Alors ce vieux, il trône là noble et plein de vie, alors ce vétéran il pèse là comme un boulet dont on ne sait plus que faire, une âme sans destinée, jusqu'à se donner la mort, non de désespoir mais d'ennui.

Brise fraîche et tiède folie

Seulement dans ce Salon tout le monde est un peu vieux, un peu sénile, un peu déjanté, ou un peu jeune, on ne saurait trop dire. On danse des transes agitées et douloureuses, on exulte de joie avant de sombrer dans la détresse, les corps sont ce qu'ils sont et trouvent dans la danse leur propre expression. La danse sublime nos interrogations, nos doutes, nos violences intérieures. La danse est choc, la danse est tempête, la danse enivre et laisse les hématomes d'une gueule de bois terrible. Les corps heurtent le sol, tourbillonnent, répètent inlassablement les mêmes mouvements, pris dans une routine qui les éloignent de ce qu'ils sont essentiellement. La chorégraphie est neuve, signalons le sans faute de Samuel Lefeuvre, et son utilisation du sol et des genoux relevant plus de la performance physique !

Trois générations, cinq comédiens, danseurs et chanteuse, une petite fille de 2 ans et tous se croisent sans se comprendre, se parlent sans s'entendre, s'entrechoquent sans se sentir. Parfois leur amour hurle à nos yeux. C'est un père gâteux agenouillé sur son fiston, c'est un duo souffleur de chair de poule réalisé par deux danseurs scotchés l'un à l'autre par les lèvres, attirés toujours comme des aimants, portant entre eux deux la fleur de leur amour : leur petite blondinette docile.
Les mots, la danse, le chant, vacillent toujours entre humour et cruauté, donnant chair à ces êtres si humains tiraillés par leurs démons, embrasés par l'amour de la vie, cette famille où se trame une lente tragédie, où les relations s'enveniment.

Du nerf et de l'angoisse

La mise en scène a un rythme saccadé et rapide. On passe du chant, qui trouve moins sa pertinence selon nous, au dialogue amoureux entre théâtre et danse. On ne sait pas tellement quand on passe de l'un à l'autre, tout se mêle et entraîne dans sa spirale le spectateur devenu voyeur de ce drame intime et universel. Peeping Tom, le voyeur en anglais, celui qui tire son plaisir de l'intimité des autres, nous tous qui rions franchement devant ce vieux qui ne sait plus bien si c'est le plafond ou lui qui fuit, devant cette femme perdue à qui les autres lancent tous les objets à leur portée. Les interprètes sont éblouissants, jamais un ton trop haut, toujours des regards bien placés, une belle occupation de l'espace. Un travail très plaisant de mise en scène, qui trouve cependant son originalité dans ce mélange naturel entre théâtre et danse et dans son humour décalé.

C'est bien d'un coup de poing là où ça fait mal dont il s'agit. Rire franchement de ce qui tourmente toute une société, imposer un propos avec violence sans tomber dans l'orgie insensée. La vague belge tamise la boue de notre époque et en retire cailloux et pépites, rendant à la scène sa portée politique. Le collectif y va de toute sa ferveur, chacun de toute sa personnalité pour créer de véritables décharges émotionnelles bousculant le spectateur. L'équipe porte haute et fort son propos et n'hésite pas pour cela à aller au bout de soi et des possibilités offertes par le spectacle vivant.

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