9/10Seuls de Wajdi Mouawad. A la recherche du feu sacré

/ Critique - écrit par Noub, le 24/04/2013
Notre verdict : 9/10 - Dans le terrier du lapin multicolore (Ecrivez votre critique)

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Harwan a 35 ans et est doctorant en sociologie de l'imaginaire à l'Université du Québec. Après de longues années de travail et un bon millier de pages accumulées, il peine à trouver une conclusion à sa thèse sur Le Cadre comme espace identitaire dans les solos de Robert Lepage. Récemment séparé de sa petite amie, il vient
Seuls © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
d'eménager seul dans un nouvel appartement et c’est là que commence la pièce. Il débale quelques cartons, s'allonge, se relève, écoute de la musique, reçoit quelques coups de fil, se rhabille puis se déshabille, balaie la neige devant sa porte et agraffe des nappes sur les murs en guise de papier peint. Rien ne semble pouvoir mettre fin à son vague à l’âme qui part de plus en plus à la dérive. L'errance s’interrompt finalement pour Harwan de la façon la plus brutale, lorsqu'il se rend compte, au cours d‘un voyage à Saint-Petersbourg, qu’il s’est trompé de valise...

Hhhaaarwan, avec un H

C’est une pièce de Wajdi Mouawad qui commence de façon presque banale, avec cette histoire d’un trentenaire égaré entre sa peine de cœur, ses disputes avec son père, sa conclusion pas finie et son téléphone qui marche bizarrement. Mais au fur et à mesure de la pièce, quelque chose de bien plus essentiel se met à tomber sur scène, sous la forme de flocons de neiges et recouvre le personnage et tout ce qui l’entoure de la fine poudre d’une détresse floue, d’une quête qui n’arrive pas à se signifier, d’un tourment qui tourne sur lui-même dans
Seuls © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon
une sorte de long épuisement. Rien de plombant toutefois, car le rire éclate aussi au contact de l’étrange mélancolie qui se loge dans les vidéos projetées sur les murs de la scène, et qui démultiplient l’errance - tantôt tragique tantôt comique - d’un Harwan divaguant dans une sorte de palais des glaces aux miroirs floutés.       

Au fur et à mesure, le fil de son histoire se désintrique doucement de l'écheveau de son existence, et vient éclairer les méandres de sa divagation. C’est l’histoire d’une guerre et d’un exil, évoqués par-ci par-là, dans les discussions que
Rembrandt revu par Mouawad
Harwan a avec son père ou la secrétaire de sa formation doctorale, comme autant de minis pétards qui communiquent l’écho lointain des bombes d'hier. La guerre civile libanaise qui a mené des milliers et des milliers de Libanais à quitter leur pays, guerre et départ vécus par le jeune Harwan et son père bien différemment, mais dont ni l’un ni l’autre ne semblent s’être remis trente ans plus tard. Les souvenirs de la maison de l'enfance, les étoiles peintes en rose qui menaçaient de faire pousser des verrues sur les doigts, la conjugaison du verbe être à la libanaise... Ce monde a été égaré - un peu comme la langue arabe qui coince quand elle est parlée mais pas quand elle est chantée - et Harwan est englué jusqu'au cou dans le présent. Comment retrouver le chemin qui mène à soi quand on s’est égaré depuis l’enfance ? Quel fut le trajet emprunté par le fils prodigue sur le chemin du retour vers son père ? Comment rallume-t-on un feu sacré ?

Dans la valise du réenchantement 

Harwan part donc à Saint-Petersbourg et – pour des raisons qu’il faudra découvrir en regardant la pièce – trouve dans sa valise la voie du réenchantement. La pièce bascule alors dans une toute autre dimension. Comme si Harwan dégringolait dans le terrier avec Alice, en nous entraînant avec lui à la poursuite d’un lapin qui, pour le coup, ne serait plus blanc mais multicolore. Un voyage aussi jubilatoire que Seuls de Wajdi Mouawad. A la recherche du feu sacré
Alice au début du voyage 
terrifiant. La cage grise et unidimensionnelle de sa chambre se transforme alors en un musée vivant où il n’est plus question de palabrer mais de se dessiller la vue de la façon la plus brutale qui soit. Les milliers de pages de la thèse se défragmentent en giclées de couleurs et l’errance mute en une danse mystique libératrice. Le résultat est tout à la fois hyptonisant et terrible – car le réenchantement a un prix - pour un spectateur d’autant plus cloué sur son siège que tout ce qui précède ne le préparait pas à recevoir une telle claque.

Les lecteurs me pardonneront, je l’espère, de conclure cette évocation de Seuls en usant de la première personne et en livrant une impression qui paraîtra sans doute obscure à ceux qui n’ont pas vu la pièce. J’espère que cela éveillera leur curiosité et leur donnera envie de se faire eux-mêmes un avis en allant la voir. En sortant du Palais de Chaillot où Seuls se jouait fin mars, j’ai été surprise de voir que certains de mes camarades spectateurs ne partageaient pas le même état que le mien, état que j’ai encore du mal à définir mais qui se situait entre le ravissement et la sidération. Si la conclusion de la pièce n’avait pas été comprise par certains et que d’autres avaient trouvé ça trop long, ce qui fut incompréhensible à mes yeux était de voir qu’une partie du public était certes enthousiasmée par la prouesse esthétique et la performance de l’acteur, mais que leur réjouissance restait toute intellectuelle. Comme s’ils avaient observé l’acteur dégringoler dans le terrier du lapin, qu’ils avaient apprécié les galipettes, mais sans l’accompagner dans son
Harwan à la fin du voyage (livre tiré de la pièce)
voyage.
Sans saisir que sa dégringolade - dont la fulgurance est au moins aussi profonde que le long sommeil qui la précède – perd de son sens si elle n’est pas vécue avec lui, car c'est aussi un peu la nôtre. C'est d'ailleurs l'un des sens que l'on peut trouver au pluriel du titre de la pièce. Sans vouloir me poser en policière du bon comportement spectateur, ce qui m’a marqué dans cette pièce c’est à quelle point sa fonction cathartique, qui implique une profonde empathie du spectateur avec l’acteur, joue à plein pour peu qu'on accepte les turbulences qui font partie du voyage. Du théâtre donc, au sens fort du terme, et pas seulement une performance esthétique. Surtout une ode passionnée à l’art - toujours subversif - d'où jaillit enfin l'étincelle libératrice du feu sacré.    

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