9/10Souvent je murmure un adieu...

/ Critique - écrit par Lilly, le 28/11/2005
Notre verdict : 9/10 - Du romantisme brillamment revu (Ecrivez votre critique)

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Chantal Morel est une personnalité quasi mythique dans le milieu théâtral grenoblois. Une dame brillante qui a quitté la codirection du Centre Dramatique des Alpes, hébergé par la Maison de la Culture de Grenoble, pour cause de désaccord avec ce type d'institution. Revendiquant un autre type de culture, elle s'est installée avec son équipe au Petit 38, lieu de vie de la compagnie qui s'est petit à petit ouvert au public, naturellement, comme on ouvre la porte de sa chaumière au passant. Le Petit 38 c'est un petit repère chaleureux, de bois vêtu, où Chantal Morel présente ses propres créations ainsi que celles d'autres metteurs en scène. La disposition du lieu implique l'accueil de petites formes et un public de 40 personnes environ.

Quand on lit soudain que Chantal Morel montera une pièce à la Maison de la Culture de Grenoble, notre curiosité a toutes les raisons d'être attisée. Les rideaux rouges sont baissés quand on entre au « petit » théâtre de la Maison de la Culture, des planches de bois débordent du plateau, la pièce est éclairée par des luminaires de style classique. Dès les premiers instants, les acteurs sont extrêmement présents. 5 comédiens, presque en permanence sur scène, nous emmènent dans leurs émois. Car c'est d'émoi qu'il s'agit pendant 1h30. Si l'humain est au coeur des interrogations de Chantal Morel, l'âme est au centre de cette pièce. Basée sur la pièce de Maeterlinck, Aglavaine et Sélysette, cette création est toute de chair tissée.

La veuve du frère de Sélysette, Aglavaine, est accueillie chez Sélysette et Méléandre, deux amants installés dans la maison de famille de Sélysette. L'histoire est d'une grande simplicité, un amour effroyable se lie entre les 3 personnages principaux. La beauté d'âme d'Aglavaine séduit Méléandre , puis adoucit l'âme de Sélysette qui en devient plus aimable pour les deux autres personnages. Comment être heureux quand on est trois et que l'on s'aime ? Comment ne pas blesser par amour un être qui nous est cher ? Telles sont les méandres dans lesquels s'épanchent les âmes des trois amants/frères.

Sélysette est un personnage fascinant, à moins que ce ne soit la jeune comédienne Anne Castillo qui offre tout son talent pour la colorer de 1000 teintes. Une âme d'enfant, la force, l'exubérance, la joie, les cris, les jeux, la brusquerie la caractérisent dans la première partie de la pièce. En s'éveillant, son âme s'attriste en touchant au bonheur, pleure en effleurant l'apaisement, dans un déferlement des sentiments à leur paroxysme. On sera parfois lassés de tant de tourments, de temps d'expressionnisme, de tant de larmes et de cris, de tant d'épanchements et d'embrassements, mais c'est également l'art de cette pièce que de nous faire ressentir en les exagérant les faiblesses purement humaines.

Aglavaine est de ces héroïne d'autant plus agaçantes que parfaites. Les coeurs chavirent à son arrivée. Une beauté pleine de sagesse qui contrairement à la fougueuse accordéoniste qu'est Sélysette , caresse la harpe mélancoliquement. Quant à Méléandre il s'efface petit à petit jusqu'à disparaître face à une relation nouvelle partagée entre les deux femmes.

Toujours les comédiens sont justes et les larmes nous obstruent la gorge. On surprendra quelques spectateurs les yeux brillants. Ils occupent tout le plateau et débordent la salle d'émotions. Ils sont en harmonie et paraissent interchangeables. D'ailleurs, deux comédiennes se partageant les rôles de la grand mère et d'Aglavaine. Toutes deux jeunes paraissent en fin de vie lorsqu'elles se glissent sans maquillage, sous la peau de cette mère grand statique , de même la jeune soeur de Sélysette est interprétée par une comédienne bien plus âgée que son rôle, c'est la preuve même du génie de cette équipe.

Dirigés par des mains de maîtres, les comédiens évoluent dans un décor du même acabit. Croix de bois mais pas de fer cadrent la scène troublant les perspectives d'une scène mis close mis ouverte. Des ombres se dessinent, une roue de bateau ouvre l'horizon de la nuitée, l'ambiance suggérant les abords de l'océan et une tour mystérieuse plantée entre mers et oiseaux.
De charmantes allusions suggestives laissant libre cours à notre imaginaire.
Et ces chants et ces murmures comme ces vagues qui viennent déposer sur scène des ondées de douceur et de mélancolie.

Un bel exemple de la période symboliste de Maeterlinck, emprunte d'inquiétudes et de tourments, d'amours impossibles et d'âmes alanguies. Rappelons que Maeterlinck né en 1862 et mort 1949 est un poète dramaturge et essayiste belge. En 1911, il se voit décerner le Prix Nobel de littérature pour son oeuvre L'oiseau bleu.

D'ordinaire je ne suis pas particulièrement sensible aux histoires d'amour tourmentées, mais la justesse de la mise en scène et la grandeur des comédiens tout en humanité émeuvent malgré tout. On ne se trompera guère en parlant de réussite pour cette nouvelle création de Chantal Morel.

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