Pour cette création, Mourad Merzouki, chorégraphe issu de la 1ère génération hip hop, a choisi le métissage. Comédiens, danseurs et acrobates se relaient pour évoquer une vie volontairement utopiste qui naît sur le terrain vague.
Ce sont de mystérieux automates mafiosos qui introduisent le spectacle en se déplaçant parallèlement aux éléments de décors. On pense à un chantier, à la robotisation de nos gestes routiniers, au monde anonyme du travail. On se dit alors que Mourad Merzouki va nous entraîner vers de vraies interrogations par le biais de cette esthétique épatante qu'est le hip hop. Mais très vite le spectacle tourne au show, on rivalise de prouesses physiques, tous les accessoires sont prétextes à la danse et au jeu, chapeaux, mur à casiers, tremplin. Le public applaudit même au cours du spectacle époustouflé par ces corps en mouvements. Et il a raison, car la chorégraphie est un sans faute, comme dirait un jury face à une représentation de patinage artistique. Les danseurs virevoltent, les circassiens apportent une touche d'humour et d'acrobaties, les comédiens dessinent des personnages sympathiques, le tout dans une grande énergie, avec un vrai plaisir d'être sur scène, de se donner. La chorégraphie est grâcieuse, les portés sont variés et toujours surprenants, les duos sont riches en défis et en amitié. L'âme du hip hop transparaît dans cette alchimie de rage de prouver, sur le terrain vague, qui est le meilleur, lequel sera digne d'admiration, tout en tissant des liens forts entre les individus.
Le concept de terrain vague perd pourtant de sa force. Lieu de rencontres, le terrain vague est nu, en plein coeur des quartiers souvent pauvres de nos villes. Certes, un passage mentionne rapidement la crainte envers ce lieu, la misère qui y règne. Mais le spectacle est lisse, il glisse trop subrepticement sur ces problématiques, privilégiant la forme au fond. Très inégale, la pièce propose de longs moments dédiés à la virtuosité de la danse et des acrobaties, et quelques brèves images très fortes porteuses d'une idée servie par l'esthétique choisie. Ce sera l'image de ces robots constructeurs évoqués en début de critique, celle d'une grand-mère sortant tout à coup de sa quasi paralysie pour éclater en maîtresse du pass pass, mais surtout le moment poétique à souhait, sur une musique rêveuse, où une étrangère prise au piège par la moquerie cruelle des habitués du terrain vague, est coincée dans le décor par des élastiques, et assiste émerveillée comme nous le sommes à une chorégraphie pleine de finesse, exécutée par un homme araignée qui brode des fils colorés égayant la nuit tombante.
Entre ces moments magiques, le spectacle s'attarde trop longuement sur les jeux de jambes et autres figures pleines de beauté mais dont on ne saisit pas l'intérêt dans la construction dramaturgique. Le rythme, l'humour, l'esthétisme et la qualité des interprètes feront très vite oublier aux spectateurs les lacunes en terme de recherche artistique et questionnement de la réalité. On se laisse prendre facilement par la chorégraphie, les lumières, la bande son et c'est avec une grande joie qu'on observe l'enthousiasme général de la salle. On espère donc que les prochaines créations de la compagnie Käfig sauront creuser un peu plus les notions phares pour donner un peu plus de relief et de profondeur à une technique bien maîtrisée.
Lilly []

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